Dans l’Égypte antique, les rêves, qu’ils soient rassurants ou terrifiants, étaient perçus comme des messages importants à destination du rêveur.
Tomber dans le vide, être poursuivi par des monstres… Dans notre société actuelle, ces scénarios sont présents dans les mauvais rêves de nombreuses personnes. Le plus vieux cauchemar jamais répertorié du monde, cependant, était bien moins intense. Vieux de 4 000 ans, l’Égyptien dont l’histoire nocturne survécut au passage des millénaires ne rêvait pas de scénarios complexes : il voyait des esprits qui le fixaient dans son sommeil. Reportage…
Par Marwa Mourad
Vers 2100 avant notre ère, cet Égyptien, nommé Heni, écrivit une lettre à son père décédé afin de lui demander de l’aide pour repousser ses cauchemars, étale le site National Geographic. Il décrivit que dans ses rêves, Seni, le défunt serviteur de son père, ne cessait de le fixer. Cherchant peut-être à soulager sa mauvaise conscience, Heni reconnut dans ce texte avoir maltraité Seni, mais affirma ne pas avoir été le premier à le faire. Heni supplia son père : « Ne le laissez pas me faire du mal. »

Plus anciennes références aux rêves
La lettre de Heni constitue l’une des plus anciennes références aux rêves dans l’Égypte antique, et compte parmi la vingtaine de « lettres aux morts » non royales retrouvées datant de cette même période. Écrites sur du papyrus ou de la poterie et généralement déposées dans les tombes des parents décédés, ces missives demandaient souvent des faveurs telles que la résolution d’un conflit de propriété ou la naissance d’un enfant en bonne santé. Cette pratique resta courante tout au long de l’histoire de l’Égypte antique. Ces demandes pouvaient parfois être inscrites sur des bols contenant des offrandes de nourriture destinées à inciter le défunt à y répondre.
Un éveil
Pour les Égyptiens, les rêves constituaient un moyen d’entrevoir un monde normalement caché aux Hommes. Ce sont eux qui conçurent le premier guide d’interprétation des rêves de l’Histoire et, à notre connaissance, ils furent également les premiers à répertorier les rêves et les cauchemars de l’humanité. Dans l’Égypte antique, le mot le plus courant pour désigner le concept de « rêve » était le substantif resut, qui signifie « éveil ». Aucun verbe n’existait pour qualifier l’action de rêver. Le rêve n’était en effet pas actif, mais passif : il s’agissait d’une expérience à observer.
Selon la croyance, lorsque les rêveurs égyptiens franchissaient la porte qui menait au sommeil, ils « s’éveillaient » dans un autre monde qui existait entre l’au-delà et le réel. Dans cet espace, ils pouvaient recevoir des communications de la part des dieux et des morts. « Contrairement aux conceptions modernes de la nature du rêve, les Égyptiens ne disposaient pas d’informations relatives à la physiologie interne », explique Kasia Szpakowska, autrice de l’ouvrage Behind Closed Eyes: Dreams and Nightmares in Ancient Egypt. Les rêves n’étaient pas censés représenter la psyché du rêveur, comme nous tendons à le croire aujourd’hui ; les Égyptiens les interprétaient plutôt comme des aperçus de leur présent et leur avenir.
Le plus célèbre des rêves royaux
Le plus célèbre des rêves royaux est mémorable du fait de la présence du Sphinx de Gizeh. Au 15e siècle avant notre ère, le jeune prince Thoutmôsis partit à la chasse dans le désert, tout près de l’emblématique statue égyptienne, construite environ 1 000 années avant son époque et enfouie dans les sables du désert. Ce jour-là, le futur pharaon s’assit pour se reposer et s’assoupit près de la statue ; il se mit alors à rêver que le dieu Rê-Horakhty, le sphinx en personne, lui apparaissait et lui demandait de le délivrer des sables du désert. S’il acceptait de le faire, le jeune prince deviendrait un jour le pharaon d’Égypte. La demande du dieu fut exaucée, et la prophétie se réalisa.
Une fois devenu roi, Thoutmôsis IV commémora son accession au pouvoir en faisant graver le contenu de son rêve sur une stèle connue sous le nom de « stèle du songe » qu’il fit installer entre les pattes du Sphinx. Les historiens ne savent pas exactement comment Thoutmôsis arriva au pouvoir. Il est possible que le rêve dans lequel le dieu lui parla directement ait contribué à légitimer son droit au trône.
Interpréter ses rêves
Alors que les pharaons utilisaient le pouvoir des rêves pour favoriser leur accession au trône, le peuple égyptien se tournait vers des guides dans l’espoir de les déchiffrer, tels que le manuel d’interprétation des rêves, rédigé vers 1220 avant notre ère et découvert parmi les papyrus Chester Beatty. Bien que certaines parties de cette collection disparaissent au fil du temps, des listes de rêves accompagnées de leurs interprétations survécurent jusqu’à nous jours : sur ces documents, 139 rêves interprétés comme de bons présages sont énumérés en premier, suivis de 83 mauvais présages.
Dans ces écrits, chaque rêve est composé d’une présentation générale suivie d’une liste d’illustrations, d’une évaluation du rêve afin de déterminer s’il était « bon » ou « mauvais » et, enfin, d’une interprétation. Le manuel proclame par exemple : « Si un homme se voit mort, c’est bien ; une longue vie l’attend. »
Bien que ce manuel des rêves soit plus probablement un catalogue de représentations de rêves potentiels qu’une archive destinée à immortaliser des rêves réels, il révèle néanmoins les sujets qui préoccupaient le peuple égyptien à cette époque. Nombre de ces derniers, tels que les problèmes relatifs aux finances, au mariage, au bonheur personnel, au statut social, à la santé, ou à la faveur ou la défaveur divine, sont similaires aux préoccupations modernes.
Chasser les mauvais rêves
Au début de la Troisième Période intermédiaire (1069-664 avant notre ère), une série de textes contenant des formules protectrices, aujourd’hui appelés des « Décrets amulétiques oraculaires », fut mise en circulation afin de conjurer les mauvais rêves. Au cours de cette période agitée, l’Égypte luttait et échouait à maintenir son indépendance face au puissant Empire assyrien. Les Égyptiens utilisaient donc ces sorts protecteurs dans le but de se protéger des cauchemars et de la paralysie du sommeil.
Les papyrus de Chester Beatty contiennent également un remède pour chasser les mauvais rêves à l’aide d’un cataplasme de pain, d’herbes, de bière et de myrrhe frotté sur le visage du rêveur. « À bien des égards, les méthodes de lutte contre les cauchemars de l’Égypte antique n’étaient pas aussi éloignées de celles d’aujourd’hui que nous pourrions le penser ».
Pour se protéger des mauvais rêves, les Égyptiens étaient également invités à décorer leurs cadres de lit, leurs têtes de lit et leurs têtières avec des représentations des gardiennes et gardiens protecteurs, comme Taouret, déesse de la fertilité et protectrice des enfants.
Les amulettes de Taouret la représentaient souvent sous la forme d’un hippopotame en gestation et étaient couramment utilisées comme protection nocturne par les mères égyptiennes. Les statuettes d’uræus, placées dans les coins des pièces pour former un périmètre défensif autour des personnes endormies, étaient également populaires. Un dieu connu sous le nom de Bès, reconnaissable à sa forme trapue, ses jambes arquées et sa chevelure léonine, permettait quant à lui d’éloigner les mauvais rêves.
Les têtières affichaient souvent des prières protectrices. Qu’elles soient destinées aux rois ou au peuple, leur forme et leur fabrication restèrent les mêmes au fil des siècles, bien que la plupart de celles qui sont aujourd’hui conservées dans les musées soient funéraires et n’aient donc pas été conçues pour un usage quotidien. Certaines têtières du Nouvel Empire sont accompagnées de bénédictions hiéroglyphiques. L’une d’elles affiche les mots « un bon sommeil et un nez plein de joie », tandis que d’autres souhaitent « un bon sommeil sous la protection d’Amon ».